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Longtemps réduit à une fonction technique, le nom de domaine est devenu un espace d’expression à part entière. Avec l’émergence des extensions de couleur, il ne se contente plus d’identifier ou de localiser, il suggère, positionne et oriente la perception. Rouge, vert, noir ou jaune, la couleur agit comme un signal immédiat, parfois avant même la lecture du contenu. Encore marginales dans les usages de marque, ces extensions interrogent pourtant la manière dont les entreprises construisent, protègent et gouvernent leur identité numérique.
Le récent lancement de l’extension cryptographique .YELLOW par Unstoppable Domains offre une occasion de s’arrêter sur un phénomène encore marginal, mais riche d’enseignements pour les titulaires de marques : les extensions de premier niveau fondées sur des couleurs.
Longtemps cantonné à une fonction purement technique, le nom de domaine tend désormais à devenir un élément à part entière du langage de marque. Les TLDs de couleur incarnent peut-être l’une des formes les plus explicites de cette évolution. Ils ne décrivent ni une activité, ni un territoire, ni un statut. Ils suggèrent une perception, une ambiance, parfois même une intention.
1. Quand l’adresse parle avant le contenu
À l’origine, le nom de domaine est conçu comme un outil de localisation et d’identification. Il permet de trouver un site et de rattacher un contenu à un acteur identifiable. Sa fonction est avant tout utilitaire.
L’introduction des nouveaux gTLDs a progressivement déplacé ce centre de gravité. Le nom de domaine n’est plus seulement une adresse technique. Il peut désormais participer au discours de marque, au même titre qu’un slogan, une charte graphique ou un choix typographique.
Cette dimension évocatrice n’est pas étrangère aux stratégies de branding. De nombreuses entreprises ont intégré une couleur directement dans leur nom, non comme un simple ornement, mais comme un attribut structurant de leur identité. La couleur devient alors un raccourci cognitif, immédiatement reconnaissable, parfois même plus fort que le nom lui-même.
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Marque |
Couleur |
Secteur |
Nom de domaine principal |
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Orange |
Orange |
Télécoms |
orange.com |
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Red Bull |
Red |
Boissons |
redbull.com |
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Red Hat |
Red |
Logiciels |
redhat.com |
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BlackRock |
Black |
Finance |
blackrock.com |
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BlackBerry |
Black |
Technologie |
blackberry.com |
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Blue Origin |
Blue |
Spatial |
blueorigin.com |
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Blue Cross |
Blue |
Assurance santé |
bcbs.com |
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Green |
Yellow |
Green |
Yellow |
Énergie |
Green |
yellow.com |
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Yellow Pages |
Yellow |
Services |
yellowpages.com |
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Pages Jaunes |
Yellow |
Services |
pagesjaunes.fr |
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Pink Lady |
Pink |
Agroalimentaire |
pinkladyapples.com |
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Dans tous ces exemples, la couleur précède l’analyse rationnelle. Elle crée une attente, installe un univers, oriente la perception avant même toute interaction avec le contenu.
2. La palette du nommage internet
Depuis le cycle 2012 des nouveaux gTLDs, plusieurs extensions fondées sur des couleurs ont été introduites dans le DNS, notamment : .RED, .BLUE, .GREEN, .BLACK, .WHITE, .ORANGE, .PINK, .PURPLE, .BROWN. Un nouveau cycle de candidatures est prévu entre le 30 avril et le 12 août 2026. Il n’est donc pas exclu que de nouvelles extensions de couleur apparaissent à l’avenir, même si leur succès dépendra largement de leur adéquation linguistique et stratégique.
Ces TLDs ne décrivent pas ce que vous faites, mais suggèrent comment vous souhaitez être perçu. En ce sens, ils se distinguent clairement des extensions sectorielles (.ONLINE, .TECH, .LEGAL) ou géographiques (.FR, .PARIS, .TOKYO). En pratique, cette dimension symbolique reste largement sous-exploitée. La couleur est souvent reléguée au rang d’accessoire marketing, alors qu’elle peut constituer un marqueur perceptif fort, immédiatement lisible dans certains noms de domaine.
Les extensions sectorielles catégorisent. Les extensions géographiques localisent.
Les extensions de couleur, quant à elles, positionnent. Lorsqu’on observe les usages réels des TLDs de couleur, un constat s’impose : ils sont rarement utilisés comme noms de domaine principaux. Leur usage est le plus souvent périphérique et contextuel :
- sites de campagne,
- pages événementielles,
- lancements de produits,
- éditions limitées,
- projets éditoriaux ou artistiques.
Ainsi, la couleur n’est pas mobilisée pour remplacer le cœur de l’identité numérique, mais pour en étendre ponctuellement le registre perceptif.
Dans un environnement numérique saturé, la capacité à être identifié rapidement devient un enjeu stratégique. A cet égard, la couleur peut jouer un rôle utile en facilitant la mémorisation. Concrètement, on peut penser le TLD de couleur comme un filtre d’ambiance :
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TLD |
Usages typiques observés |
Exemples d’usages concrets (positionnement) |
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.GREEN |
RSE, durabilité, transition, impact |
marque.green pour une campagne RSE ou un rapport de durabilité |
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.RED |
Campagnes, promotions, urgence, causes |
marque.red pour une opération courte et visible |
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.BLUE |
Technologie, fiabilité, B2B, sécurité |
marque.blue pour un service lié à la sécurité ou à la conformité |
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.BLACK |
Premium, éditorial, luxe, exclusivité |
marque.black pour une “Black Edition” ou un lancement premium |
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.WHITE |
Institutionnel, neutralité, sobriété |
marque.white pour une communication corporate épurée |
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.ORANGE |
Innovation, action, énergie |
marque.orange pour un lancement dynamique |
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.PINK |
Lifestyle, créatif, communautés |
marque.pink pour une gamme lifestyle |
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.PURPLE |
Arts, culture, identité visuelle forte |
marque.purple pour un projet culturel artistique |
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.BROWN |
Artisanat, local, matière, authenticité |
marque.brown pour un projet artisanal |
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.YELLOW |
Visibilité, alerte, expérimentation |
marque.yellow comme actif d’anticipation Web3, de visibilité |
5. .YELLOW : le jaune comme éclaireur
Le .YELLOW s’inscrit dans une logique différente. Il ne s’agit pas d’un gTLD DNS, mais d’une extension fondée sur une blockchain.
Concrètement, un nom de domaine blockchain tel que marque.yellow ne fonctionne pas aujourd’hui comme un nom de domaine DNS classique. Il ne permet pas, en l’état, d’héberger un site accessible universellement via tous les navigateurs, ni d’utiliser les standards traditionnels de messagerie électronique.
Son usage repose principalement sur des fonctionnalités propres aux écosystèmes Web3 : association à des portefeuilles numériques, identités décentralisées, redirections vers des contenus spécifiques ou des plateformes compatibles avec certains navigateurs, extensions ou environnements techniques.
Ces limitations ne sont toutefois pas figées. Des mécanismes de passerelles, de résolveurs et d’intégrations navigateur permettent déjà une accessibilité partielle depuis le Web « classique ». À moyen ou long terme, une interopérabilité accrue avec le DNS ne peut être exclue.
Il est désormais acquis que .YELLOW ne fera pas l’objet d’une candidature ICANN dans le cycle 2026. Il ne s’agit donc pas d’un prélude immédiat à un nouveau gTLD DNS. À ce stade, le .YELLOW doit surtout être compris comme un révélateur : le Web3 expérimente des formes d’identités numériques plus symboliques, susceptibles d’influencer progressivement certaines pratiques du Web traditionnel.
6. La langue contre la couleur
Si la couleur vaut de l’or dans le nom de marque, pourquoi est-elle si rarement exploitée en extension ? Si les extensions de couleur existent, elles sont peu utilisées par les grandes marques. Ce paradoxe n’est pas uniquement stratégique ou juridique. Il est aussi linguistique.
En anglais, la couleur est presque toujours placée avant le nom : Red Bull, Blue Note, Green Day. Dans cette structure, bull.red ou note.blue n’est pas un réflexe de marque. Cela peut rester utile défensivement, mais c’est rarement un choix marketing « naturel ».
En français, la logique est inverse. La couleur se place après le nom : Carte Bleue, Vin Jaune, Forêt Noire, Planète Bleue, Énergie Verte. Ici, la structure nom + couleur se transpose parfaitement en marque.couleur. Sauf qu’il n’existe pas de .BLEU, .VERTE, .ROUGE, .NOIR, .JAUNE dans le DNS. Résultat contre-intuitif, les TLDs de couleur existent, mais ils sont linguistiquement mal alignés avec les langues où ils seraient, pour certaines marques, les plus intuitifs.
Ce décalage n’est d’ailleurs pas propre aux couleurs. Les adjectifs ont une place marginale parmi les gTLDs, au profit de catégories plus stables telles que des secteurs, des statuts ou des territoires.
7. Protéger les couleurs de sa marque
Même lorsqu’une marque n’a aucun intérêt à communiquer activement avec un trademark.colour, elle peut avoir intérêt à empêcher qu’un tiers ne le fasse à sa place. Lorsque la couleur est fortement associée à l’univers de marque, la détention défensive du nom de domaine correspondant relève d’une logique élémentaire de gouvernance du nommage.
Ainsi :
- Ferrari, indissociable du rouge, a tout intérêt à contrôler ferrari.red,
- Louboutin, dont la semelle rouge constitue un signe distinctif revendiqué, louboutin.red,
- Barbie, universellement associée au rose, barbie.pink,
- Hermès, historiquement liée à l’orange, hermes.orange.
Les TLDs de couleur ne créent pas seulement des opportunités de communication, ils ouvrent aussi des espaces de risque spécifiques. Parce qu’ils activent des codes perceptifs déjà associés à une marque, un secteur ou une promesse, ils peuvent être utilisés par des tiers pour produire des discours crédibles à faible coût. Faux engagements en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE), campagnes opportunistes, sites institutionnels factices ou projets communautaires détournés, le risque n’est pas tant juridique que réputationnel. Dans cette perspective, la non-détention d’un TLD de couleur pertinent ne relève pas d’un simple arbitrage technique, mais d’un choix de gouvernance du nommage, à évaluer au regard de l’identité, de la visibilité et de l’exposition de la marque.
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TLD |
Risque en cas de non-détention |
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.GREEN |
Greenwashing frauduleux, faux engagements RSE, atteinte à la crédibilité |
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.RED |
Campagnes opportunistes, confusion événementielle, détournement de notoriété |
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.BLUE |
Phishing, faux services techniques, collecte de données |
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.BLACK |
Faux clubs privés, éditions limitées fictives, dilution du prestige |
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.PINK |
Détournement d’image, exploitation communautaire abusive |
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.PURPLE |
Appropriation culturelle, faux événements, confusion artistique |
L’objectif n’est pas nécessairement l’usage actif. Il s’agit d’éviter qu’un tiers puisse fabriquer, à faible coût, un récit crédible en capitalisant sur des codes chromatiques déjà ancrés dans l’esprit du public.
Conclusion
Les extensions de couleur ne sont pas inadaptées aux marques. Elles sont, pour l’instant, mal alignées linguistiquement. Et comme souvent en matière de noms de domaine, ce sont les décalages entre technique, langue et perception qui créent à la fois les risques et les opportunités.
Quand la couleur devient un actif à protéger
Les TLDs de couleur ouvrent des opportunités, mais créent aussi des angles morts.
IP Twins accompagne les titulaires de marques à trois niveaux complémentaires :
- Veille et anticipation: identification des TLDs de couleur pertinents, surveillance des enregistrements sensibles, détection des usages opportunistes ;
- Stratégie défensive : recommandations de portefeuille, arbitrage entre enregistrement, blocage et surveillance, priorisation selon le risque ; et
- Usage tactique : sélection raisonnée d’un TLD de couleur pour une campagne, un lancement ou un projet éditorial, sans brouiller le domaine principal.